Notre vision de l’apiculture

Les apiculteurs occupent une position centrale dans la préservation des abeilles mellifères, qui font face à des menaces environnementales sans précédent. Les changements climatiques, avec leurs épisodes de sécheresses, de canicules ou de précipitations intenses, perturbent les cycles floraux et compromettent les sources de nourriture des abeilles. Parallèlement, l’artificialisation des sols réduit les habitats naturels et appauvrit la diversité florale indispensable aux pollinisateurs. L’usage massif de pesticides, en agriculture comme en jardinage, fragilise encore davantage les colonies, causant des intoxications, des pertes de populations et des troubles de navigation. Sans une action humaine consciente et proactive, les abeilles mellifères pourraient connaître un déclin irréversible, mettant en péril la pollinisation de nombreuses plantes et donc la sécurité alimentaire mondiale.

La préservation des abeilles mellifères, et plus largement de la biodiversité, ne peut être dissociée d’une remise en question profonde de nos modes de vie et de consommation. Nos émissions de gaz à effet de serre, issues de la surconsommation énergétique et des transports, participent au dérèglement climatique, qui fragilise directement les écosystèmes naturels. Une désintensification des modes de production, y compris agricoles, est indispensable pour réduire l’usage massif de pesticides, restaurer des sols vivants et garantir une flore diversifiée pour les pollinisateurs. Par ailleurs, la gestion rigoureuse des habitats naturels doit devenir une priorité : limiter l’artificialisation des sols, protéger les prairies et forêts, et restaurer les zones dégradées sont des actions clés pour offrir aux abeilles mellifères et aux pollinisateurs sauvages des environnements propices à leur prospérité. Ces changements exigent une prise de conscience collective et un engagement concret à tous les niveaux, du choix des consommateurs à celui des politiques publiques, pour rétablir l’équilibre entre l’humanité et la nature.

Cependant, ces mesures à prendre, aussi indispensables soient-elles, ne feront pas tout. Assurer la survie des abeilles ne doit pas se limiter à compenser ces pertes par une intensification de l’apiculture. Il est crucial que les pratiques apicoles elles-mêmes soient conçues pour préserver l’autonomie et la résilience des abeilles sur le long terme. Les abeilles mellifères ne doivent pas devenir totalement dépendantes des interventions humaines, comme c’est le cas du ver à soie, incapable de survivre sans élevage artificiel. Les apiculteurs doivent promouvoir des méthodes qui respectent au maximum les comportements / dynamiques naturel(le)s des colonies, afin de leur permettre de continuer à s’adapter aux pressions de leur environnement et favorisent la sélection naturelle pour renforcer leur santé et leur diversité génétique. Cela inclut des pratiques comme la limitation des traitements chimiques et le choix d’habitats proches des conditions naturelles.

De plus, cette responsabilité s’étend au-delà des abeilles mellifères. Les apiculteurs doivent prendre en compte l’impact de leurs pratiques sur l’ensemble des pollinisateurs sauvages, tels que les bourdons, les abeilles solitaires ou les papillons, qui sont eux aussi cruciaux pour la biodiversité. Une sursaturation des ruchers peut entraîner une compétition excessive pour les ressources florales, privant les pollinisateurs sauvages de nourriture et déstabilisant les écosystèmes. Il est donc essentiel de maintenir un équilibre, en évitant des densités de ruches trop élevées et en veillant à planter une grande diversité de végétaux pour soutenir tous les pollinisateurs.

Ainsi, le rôle des apiculteurs ne se limite pas à gérer des ruches : ils doivent agir comme des gardiens de la biodiversité et des écosystèmes. Cela implique une démarche globale, alliant des pratiques apicoles respectueuses, la restauration des habitats naturels et la sensibilisation à l’importance de la coexistence entre abeilles domestiques et pollinisateurs sauvages. En adoptant cette approche, les apiculteurs contribuent non seulement à préserver les abeilles mellifères, mais aussi à renforcer la résilience des écosystèmes face aux défis environnementaux actuels et futurs.

A titre d’exemple l’apiculture naturelle, telle que conceptualisée par le biologiste Thomas Dyer Seeley, repose sur une philosophie inspirée des comportements et des besoins naturels des abeilles. Plutôt que de maximiser la production de miel, cette approche met l’accent sur la santé des colonies, leur autonomie et leur harmonie avec l’environnement. Issue de décennies de recherches sur les colonies sauvages, cette méthode propose de replacer les abeilles au cœur des pratiques apicoles.

Les abeilles mellifères ont évolué pour vivre dans des cavités naturelles, comme les troncs d’arbres, offrant un volume optimal de 30 à 40 litres, une isolation thermique naturelle, et une petite entrée facilitant leur défense contre les prédateurs. Reproduire ces conditions dans des ruches adaptées favorise leur bien-être. Respecter leurs cycles naturels est essentiel : les abeilles accumulent des ressources au printemps, ralentissent en automne et hivernent en formant un cluster compact. Les interventions humaines doivent être minimisées, car chaque intrusion perturbe leur équilibre délicat. Une apiculture respectueuse privilégie l’observation attentive des comportements pour répondre aux besoins réels des colonies sans interférer excessivement.

L’apiculture naturelle valorise également la diversité génétique, souvent compromise par l’élevage intensif. La diversité génétique des abeilles mellifères est un facteur clé de leur résilience

La diversité génétique est une unité fondamentale de la biodiversité, permettant aux espèces de résister aux menaces telles que les maladies, les changements climatiques et d’autres défis évolutifs, réduisant ainsi les risques d’extinction. En décembre 2022, le cadre mondial de la biodiversité Kunming-Montréal (post-2020) de la Convention sur la diversité biologique des Nations Unies a été adopté lors de la Conférence des Nations Unies sur la biodiversité (COP15), comprenant des objectifs importants concernant le maintien de la diversité génétique mondiale afin de préserver le potentiel adaptatif de toutes les espèces (Objectif A et Cible 4 ; Convention sur la diversité biologique, 2022).

Chaque abeille est unique en raison de la recombinaison très importante des chromosomes de la reine lors de la formation des œufs (méiose). Il a été constaté qu’il y a beaucoup plus de recombinaisons ou de «croisements» de chromosomes chez les abeilles domestiques que dans tout autre animal étudié jusqu’à présent. La recombinaison est une source de variation, et la variation est la matière première de l’adaptation. C’est peut-être ce qui a permis à l’abeille de s’adapter à presque toutes les régions de la Terre.

L’abeille mellifère, Apis mellifera couvre une grande aire de répartition, de la Scandinavie au cap de Bonne-Espérance, et des côtes de l’Atlantique  jusqu’à l’Oural. Sur son aire de répartition, elle s’est différenciée en 27 à 29 races géographiques montrant des différences morphologiques permettant de les distinguer. Ces différences morphologiques sont accompagnées de différenciations éco-éthologiques qui sont le résultat de l’adaptation de ces races à de nombreux environnements et climats, des plus froids et humides du nord de l’Europe (A. m. mellifera) aux plus chauds et secs des oasis des déserts (A. m. sahariensis,  A. m. syriaca, A. m. yemenitica). Ces différentes races sont réparties dans 4 grandes lignées évolutives nommées M (lignée ouest-méditerranéenne), A (lignée africaine), C (lignée nord-méditerranéenne et O (lignée orientale ou caucasienne). https://www.abeillesenliberte.fr/labeille-victime-de-lintensification-de-lapiculture/

L’étude de l’évolution de la diversité génétique des espèces domestiquées est cruciale, d’abord parce qu’elle fait par définition partie de la biodiversité mondiale, mais surtout en raison des conséquences potentielles de cette perte de diversité génétique sur la sécurité alimentaire. Des études spécifiques à certaines espèces ont cependant fait état d’une perte extrêmement rapide de la diversité génétique, notamment chez les espèces domestiquées (par exemple le blé, Pont et al. 2019) et semi-domestiquées (par exemple les rosiers, Leroy et al. 2023). Compte tenu de son importance centrale dans l’alimentation humaine, l’exemple du blé est notable avec une perte de diversité génétique estimée à 30 % au cours du XXe siècle (Pont et al. 2019).

L’étude de l’évolution de la diversité génétique des pollinisateurs est particulièrement cruciale, compte tenu de leur rôle central pour la biodiversité végétale, puisque près de 90 % des plus de 350 000 espèces de plantes à fleurs sont pollinisées par des animaux, dont environ 82 % exclusivement par des insectes, dont les abeilles (Ollerton et al. 2011 ; Tong et al. 2023). Les abeilles sont non seulement essentielles à la sauvegarde de la biodiversité des plantes sauvages, mais ont également un impact profond sur l’agriculture. À la fin des années 2000, on estimait qu’environ 10 % de la valeur de la production agricole mondiale utilisée pour l’alimentation humaine dépendait des insectes pollinisateurs, ce qui représente une valeur annuelle estimée à plus de 150 milliards de dollars américains (Gallai et al. 2009). Pour les seuls pays de l’UE, la valeur économique de ce service de pollinisation a été estimée à environ 15 milliards de dollars américains (Gallai et al. 2009 ; Leonhardt et al. 2013), dont environ un tiers pourrait être attribué à une seule espèce, l’abeille mellifère occidentale Apis mellifera (Breeze et al. 2011).

Les produits de la ruche représentent des secteurs économiques importants, avec une demande croissante. Par exemple, le marché mondial du miel est estimé à près de 10 milliards de dollars par an et ne cesse de croître, stimulé par les attentes des consommateurs en matière d’alimentation saine et d’alternatives naturelles aux édulcorants chimiques. Conjointement avec la production de reines et le contrôle de leur fécondation, soit par isolement géographique dans des stations de reproduction, soit même par insémination artificielle (Plate et al. 2019), ces avancées ont contribué à des changements majeurs dans la dynamique du processus de domestication des abeilles domestiques (Crane 1999 ; Oxley et Oldroyd 2010 ; Weber 2013). Bien que les abeilles mellifères occidentales soient encore considérées comme une espèce semi-domestiquée (Oldroyd 2012), plusieurs programmes de sélection ont été mis en œuvre, incluant parfois un contrôle total de la fécondation des reines par insémination artificielle, ce qui remet en question l’impact récent de l’intensification des pratiques apicoles sur l’évolution de la diversité génétique des abeilles mellifères.

Au cours des dernières décennies, les abeilles de la lignée C, y compris les sous-espèces A. m. carnica et A. m. ligustica, sont devenues principalement utilisées par les apiculteurs professionnels, en raison de leur douceur et de leur forte production de miel (Ruttner 1988 ; Hoppe et al. 2020), ce qui a entraîné la dominance de cette lignée sur les autres fonds génétiques (Harpur et al. 2015 ; Carpenter et Harpur 2021). Le croisement intentionnel entre les sous-espèces a donné naissance à de nouvelles races pour la production de miel, comme la « Buckfast » (Adam 1987), qui est rapidement devenue l’une des races les plus populaires parmi les apiculteurs. Des lignées ont également été spécifiquement sélectionnées pour une production accrue de gelée royale (Wragg et al. 2016).

Les programmes de conservation des abeilles mellifères noires sont essentiels pour préserver la composition génétique spécifique de la lignée M. En effet, les grandes tailles de population de recensement de la lignée C associées à l’apiculture moderne induisent un risque majeur d’introgression massive de la lignée C vers la lignée M, menaçant l’intégrité génétique à long terme du patrimoine génétique des abeilles noires. Récemment, Wragg et al. (2022) ont rapporté l’efficacité des conservatoires, en particulier ceux situés sur des îles isolées, comme Ouessant, Porquerolles et Colonsay, pour maintenir des patrimoines génétiques purs. Néanmoins, les petites îles ne peuvent accueillir qu’un nombre limité de ruches (par exemple ~ 100 colonies à Ouessant, en France), ce qui induit un fort goulot d’étranglement génétique. Ce phénomène, associé à un faible nombre de colonies reproductrices, peut entraîner un appauvrissement rapide de la diversité génétique, augmentant le risque de consanguinité et réduisant la capacité d’adaptation. En effet, la « pureté » génétique de ces abeilles, bien qu’indispensable à la préservation des traits ancestraux, pourrait devenir un obstacle si elle est maintenue sans stratégie de gestion adéquate.

Le futur des abeilles mellifères, comme celui de nombreux autres pollinisateurs, demeure incertain, notamment en raison des pressions environnementales telles que les changements climatiques, la perte de biodiversité et l’augmentation des maladies émergentes. À cet égard, il est difficile de prédire quelle abeille sera la mieux adaptée pour prospérer à l’avenir. Cependant, une chose est certaine : il est nécessaire de prendre en compte à la fois la génétique historique des abeilles et les dynamiques de sélection modernes.

Les abeilles dites « pures », locales, en fort déclin, possèdent un patrimoine génétique précieux. Cette génétique s’est façonnée au cours de millions d’années, ayant survécu à deux glaciations et à des périodes interglaciaires. Cette résilience témoigne de l’importance de préserver ces lignées dans leur contexte naturel. Néanmoins, la conservation de ces abeilles dans des conservatoires, souvent isolés géographiquement, présente des limitations importantes. En effet, les petites populations qui y sont maintenues peuvent connaître des goulots d’étranglement génétiques qui, à long terme, risquent de réduire leur diversité et donc leur capacité d’adaptation.

À l’inverse, les races hybrides telles que la Buckfast offrent des avantages en termes de diversité génétique. Ces abeilles, issues de croisements multiples, bénéficient d’une plasticité génétique qui les rend particulièrement résilientes aux défis environnementaux. Cependant, cette diversité doit être soigneusement gérée pour éviter à l’avenir un appauvrissement génétique par des croisements consanguins, ce qui pourrait limiter les bénéfices de l’hybridation à long terme.

Une hypothèse prometteuse réside peut-être dans la possibilité de combiner les approches de conservation des abeilles locales et des programmes de sélection raisonnée d’abeilles hybrides. En intégrant la conservation des patrimoines génétiques historiques dans un cadre plus flexible, où l’hybridation raisonnée pourrait enrichir la diversité génétique tout en préservant certains traits ancestraux, dans le cadre d’une sélection raisonnable et intelligente, nous pourrions parvenir à créer des populations d’abeilles à la fois résilientes et capables de s’adapter aux enjeux futurs. La clé résidera dans la gestion attentive et l’équilibre entre la préservation de l’histoire génétique et les sélections modernes. Cette approche pourrait s’avérer cruciale pour faire face à des défis environnementaux en constante évolution tout en préservant la biodiversité génétique de l’espèce à long terme.

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